mercredi, novembre 29, 2006

Espace et contenu : libre expression ?

Etrange cette sensation. Etrange. Jamais pourtant je ne me suis senti aussi libre de m’exprimer. Jamais je n’ai eu à ma disposition tant d’outils pour publier, envoyer, faire connaître, ma pensée, mon avis, ma réaction, ou mon goût. Blog, mail, téléphone portable, libres antennes, plateaux télés, courriers des lecteurs, la place donnée au public est désormais immense, et sans limite. Pourtant, jamais autant je n’ai ressenti la vanité, ou la vacuité de ce que je pouvais bien prétendre. La valeur du contenu dépendrait elle tant de celle du contenant ?

Ici, la valeur fait référence à une valeur marchande, monétaire.

En excluant la question de la poule et de l’œuf, il reste le constat que nous accordons crédit aux propos tenus, et aux informations trouvées, dans des supports qui nous semblent avoir de la valeur.

Métro ou Direct Soir, bien que gratuits, ne nous abusent pas. Ils ont de la valeur, la valeur de l’espace publicitaire, qui à notre insu, nous apparaît comme un certificat de sérieux.

On peut opposer à cette réflexion les cas des radios non publicitaires mais publiques. Mais, dans ce cas, nous les considérons systématiquement avec le sérieux que nous accordons aux institutions publiques. De plus, la valeur marchande de ces médias publics donc « gratuits », nous est à chacun rappelée quotidiennement, via l’impôt (TVA, sur le revenu, CSG, RDS etc.…).

En ce qui concerne la blogosphère, on notera que rien n’est plus simple que d’ajouter de la publicité sur son Blog. La régie de Google AdSense propose ce service en quelques clics. « AdSense », comme s’il s’agissait justement, grâce à la publicité, de donner du sens à cette expression libre.

J’ajoute, que cette liberté apparente, ne semble pas du tout avoir atteint la sensation diffuse de n’être pas entendu, pas représenté, si répandue parmi nos concitoyens. Comme si cette boulimie de libre expression amplifiait ce sentiment d’éloignement, et de séparation entre puissants et simples mortels.

Preuve en est la persistance du soutien à JM Le Pen. Preuves en sont également les outils populistes que doivent manier les candidats PS et UMP à la présidentielle pour espérer gagner.

« Je suis la candidate des gens, la candidate de l’insoumission » déclarait Ségolène Royale dans les pages du Monde, au lendemain de sa désignation. La candidate des gens, comme une revanche de ces « gens » (« serviteurs des maisons bourgeoises » ?) qui se sentiraient encore et toujours bafoués, et éloignés du centre des choses.

Cette libre expression semble même bien nous déprimer.

Libre de dire tout et son contraire, nous le sommes. Mais ce qui nous déprime, c’est que même libre de le faire, nous restons les mêmes. La petitesse que nous reprochons à nos vies n’était donc pas due à une injustice nous empêchant d’accéder à la parole et à l’expression, mais à autre chose, de plus complexe. Non seulement nous n’avons pas tant de choses que ça à dire, mais en plus, on ne peut plus accuser les puissants de nous empêcher de le dire. Douloureux retour réel.

Enfin, obtenir la parole, sans avoir à lutter pour la prendre, c'est-à-dire à la façonner, à la travailler, pour la rendre audible et efficiente, n’aboutit qu’à une forme de libération personnelle. Combien de réécriture faut il, même pour un grand écrivain ou une grande signature, pour obtenir d’être publié dans Le Monde ? Combien de versions différentes pour voir son œuvre éditer sous la signature NRF ? Ce temps n’est pas que le fait d’une injustice terrible de non reconnaissance, c’est aussi le temps de travail nécessaire à l’accession à une certaine forme de qualité. Cette qualité d’un texte, ou d’un propos, si rare, qui le rend compréhensible par tous, et intéressant pour tous.

Un média totalement libéré de valeur marchande nous apparaît il réel ? Une communication « sans valeur » ne serait-elle « que » l’outil et le lieu de la libération des affectes, ou du transfert ? La lutte contre le populisme, nécessite-t-elle aussi la lutte contre ce rêve enfantin de l’expression généralisée et contre cette « démocratie participative » ?

A suivre.

vendredi, novembre 03, 2006

Joe Sample: Un génie, très discret.


Joe Sample et Randy Crawford signent ce mois ci un album à ne pas laisser passer: Feeling Good.

"High Level", on ne voit pas trop quel autre terme pourrait bien décrire ce dernier opus du duo rendu célèbre par Street Life (notamment utilisé pour le générique du film Jackie Brown, de Q. Tarantino).

A leurs côtés, on retrouve un duo brillantissime, Steve Gad à la batterie, et Larry Carlton à la guitare. Ces deux génies sont connus en France pour avoir collaboré au succès de l'album Où est la source de Michel Jonasz (Groove Baby Groove, eh oui, c'était eux !). Larry Carlton est très connu également pour sa carrière solo.

C'est du "free jazz" de très haut de gamme. Ce genre de Jazz qui utilise un air connu comme un prétexte, pour laisser s'exprimer le génie des artistes.

On est un peu déçu tout de même que ce ne soit que des "reprises". Le mot reprise recouvre ici, tout de même, une réalité bien éloignée des gémissements de la star-ac', c'est certain. Mais on aurait aimé réentendre une création sortie de l'esprit fou de Joe Sample (Fly with Wings of Love avec son groupe The Crusaders .... une création énorme). Musicalement incontournable, la voix de Randy Crawford, l'age aidant, est sans doute la plus belle voix du jazz contemporain.

Joe Sample est décidemment un génie. Depuis le début des années 70, jusqu'à aujourd'hui, sa musique n'a cessé d'être plus inventive, plus créatrice, et plus talentueuse que toute celle de ses contemporains. Le sillon qu'il creuse, avec un piano libre et rythmé, convient bien plus aux musiques de film qu'aux plateaux de télé. Il restera donc un parfait inconnu pour le grand public, qui sans le savoir, danse et écoute du Joe Sample.

Au fond, si Joe Sample est si peu connu du grand public, c'est à la fois par le côté pointu de sa musique, mais aussi par une organisation médiatique qui capture les élites dans des niches de marché, rendues volontairement inaccessibles.

En écrivant sur Joe Sample, moi blogger, ou n'importe quel journaliste, prouve surtout sa connaissance et sa maîtrise du sujet. Il est évident, que la valeur ajoutée du commentateur est d'autant plus évidente que le sujet est peu connu de ses lecteurs.

Joe Sample est ainsi capturé, à l'abri des regards indiscrets, par une élite de mélomanes, à qui il sert de signe de reconnaissance: "Ouf, nous qui connaissons Joe Sample, nous en faisons partie, de l'élite".

Je ne sais pas si j'en fais partie, mais en tout cas, Joe Sample c'est bien, pour tout le monde.

lundi, octobre 09, 2006

Mort à la clup en société !

Le décret de loi en préparation qui interdit la consommation de tabac dans les lieux publics m’inquiète. Ce décret sera adopté, sans aucun doute, et sera appliqué.

Je me rend compte, peut être avec une nostalgie naïve, que le monde que nous allons construire ne sera plus le même.

Demain, il n’y aura plus de cafés embrumés dans lesquelles on soigne la déprime de l'automne et les blessures du froid de l’hiver. On ne trouvera plus de comptoir fumant sur lequel on se sent capable de reconstruire le monde. Les volutes de fumées qui obscurcissent le visage de l’ami au coeur blessé disparaîtront. Plus de surprise amusée, en découvrant ses parents, dans des tenues désuètes, sur une photo de vacance, au club med, un soir près du buffet, fumant un cigare. Plus ce haut le coeur que génère l'odeur de tabac refroidi, lorsque l’on remet en ordre une salle dérangée par une réunion politique nocturne. Disparue aussi la première cigarette du jeune homme, qui manque de s’étouffer à sa première taff, mais qui se retient de tousser pour impressionner ses premières copines. Jetée aux oubliettes cette cigarette victorieuse, qui succède à une conclusion de séminaire, ou à une signature de contrat. Perdue à jamais, cette sensation de croiser un quidam errant dans les rue de Paris, la clup au bec. Surtout, fini cette cigarette si particulière, celle d’un soir d’été en terrasse, ponctuant de sa fumée la fin du dîner. Nous signons là l’arrêt de mort de tous ces moments, souvenirs, mots, signifiants et concepts.

Pourtant, je ne suis pas fumeur. Je n’ai pas consommé plus de vingt cigarettes en 26 ans de vie. Je sais que la fumée tue, et que la respirer, d’une manière ou d’une autre, équivaut à réduire son espérance de vie. Je n’ai pas d’enfants. Mais si un jour j’ai la joie d’en avoir, je ne préférerais pas qu’ils soient fumeurs. La cigarette tue, et a déjà tué trop de personnes. Chacun des morts du tabac est un être cher que sa famille et ses amis ont perdu.

Je comprends les raisons, les douleurs, les doutes et les peurs qui nous amènent, aujourd’hui, par la signature de notre président, à décréter la fin de la cigarette en société.

Mais, des périls qui génèrent ces mêmes douleurs et souffrances existent par ailleurs. Des périls que nous provoquons, eux aussi, volontairement. L’alcool bien sûr, qui lui aussi se consomme si agréablement en société. La nourriture grasse des fast food, et la convivialité télévisuelle qu’elle provoque. L’écoute, le volume à fond, dans des écouteurs, des morceaux de Nirvana, des Stones ou de Bob Sinclar. La conduite trop rapide sur la Gineste, entre Marseille et Cassis, au bord des calanques, en ressentant le frisson de l’air brûlant au travers de sa chemise.

Ces risques sont peut être moins élevés, mais ils existent. Une fois la clup décapitée par la guillotine de la médicalisation de notre société, va-t-on se pencher sur chacun des risques que nous courrons pour les supprimer, et les effacer de notre monde ?

Ce qui me trouble, au-delà de la tristesse d’abandonner une facette des cafés parisiens que j’aime tant, c’est que pendant que nous supprimons la cigarette, la cause qui la rend si présente ne fait l’objet d’aucune recherche. Nous allons supprimer, effacer le symptôme social constitué de la consommation d’un poison. Bien. Mais pourquoi a-t-on à ce point recours à lui ? Qu’est ce qui nous pousse tant à tirer sur ce tube mortel ? Pourquoi des êtres raisonnables, que nous sommes supposés être, se tuent-ils ainsi chaque jour un peu plus ?

Nous allons supprimer le symptôme, mais nous n’effacerons pas la pulsion de violence qui trouve dans la clup une voie d’expression atmosphérique. Reste à savoir ce que, nous autres, allons bien pouvoir faire à présent de cette fichue envie de nous détruire.

La forme que prendra notre pulsion de destruction demain ? Par delà de la nostalgie, voila une raison sérieuse d’inquiétude.